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PHOTOGRAPHIES : DU CHAOS AU RESEAU

Danielle Chaperon, Université de Lausanne

«Tout classement est supérieur au chaos.» (Claude Lévi-Strauss)
«L'un de nos plus grands problèmes n'est-il pas justement l'insignifiance ?» (Milan Kundera)

Le chaos

Catastrophes

Le séisme qui ébranla l’Est du Japon le 11 mars 2011 fut, de toute évidence, une catastrophe globale. Le tremblement de terre et le tsunami ont atteint, en même temps que les centaines de milliers de Japonais qui vivaient près des côtes, quelques milliards de spectateurs et d’internautes répandus sur la planète. Certes, il ne faut pas confondre le raz de marée qui dévasta les villes et les champs avec la vague médiatique et compassionnelle qui l'accompagna. Les larmes qui coulèrent de part et d’autre étaient pourtant de même nature, nées du même sentiment que le désastre touchait l’humanité tout entière et l’humanité en chacun. On peut affirmer que la catastrophe fut aussi totale que globale parce qu’elle frappait les victimes et surtout les survivants dans les dimensions les plus profondes de leur existence.

Les survivants furent atteints dans leur capacité de survie – sans abri, ni vivres, ni soins –, ils furent déchirés par le deuil, séparés des leurs, isolés de leurs réseaux de solidarité. Leurs repères intellectuels et leurs ressources psychologiques ont aussi volé en éclats. La catastrophe a en effet gravement altéré les systèmes cognitifs traditionnels et personnels, c’est-à-dire tout ce qui permet en temps ordinaire de «tenir debout, de continuer à vivre intelligemment à l'intérieur d'un monde quasi furieux qui vous assaille de toutes parts»1. Je ne pouvais pas me tenir debout, dans ma maison, la statue de Bouddha est tombée alors j’ai su que c’était grave», raconte une vieille femme de Sendai qui habitait à quelques kilomètres du rivage2.

Fragilités

Le sol a soudain manqué… Cette perte figure toutes les pertes. Le 11 mars 2011, les victimes vécurent la rupture de toutes les relations d'harmonie qu’en tant qu’être humain, à l’instar de tout être vivant, elles avaient établis avec leur milieu. Le socle spatial de la notion de milieu a lui-même été touché par le séisme. Sur maintes images, on cherche en vain quelque chose qui ressemble à de la terre. L’être humain a perdu sa place ; il ne sait littéralement plus où se mettre. La terre manque, mais aussi l’eau et l’air, menacés par la contamination radioactive. L’environnement, défiguré par la catastrophe, est devenu inhabitable par le corps et par l’esprit. Sur fond de débris, toute victime devient une allégorie de la fragilité humaine.

Emotions et reconstructions

C’est parce l’être humain est fragile qu’il ressent des émotions. Celles-ci ont été élues par l'évolution pour être bénéfiques à la survie de l'espèce. En cas de rupture d’équilibre entre un individu et son milieu, les émotions mobilisent l'organisme (en particulier par la production d’adrénaline) pour le préparer à des comportements de fuite, d'attaque ou de sollicitude – autant de réactions fort utiles à un animal faible et nu menacé par la moindre modification de son environnement.

Aux émotions correspond aussi le déclenchement automatique d’une recherche de sens qui permet d’intégrer les événements perturbateurs3. Aussi longtemps que l’évènement n’est pas traité, l’individu vit dans un «inconfort cognitif» et les images de l’événement traumatique s’imposent à son esprit de manière répétée et intrusive. Avec le temps, le travail mental d’intégration s’accomplit, l’ordre et le sens sont restaurés. Mais quand l’évènement est si grave qu’il a sapé les bases même de ce travail de reconstruction, il peut plonger l’individu dans une détresse psychologique totale. Là aussi, le sol se dérobe.

Catastrophe théorique

Chaque individu développe une «théorie personnelle de la réalité», c’est-à-dire un ensemble de schémas cognitifs et de modèles d’action concrets. Ceux-ci se remodèlent sans cesse, bon an mal an, au cours de l’existence. Les fondements de ces schémas et de ces modèles sont, quant à eux, abstraits et ordinairement inconscients. Il s’agit de postulats très généraux que l’on peut résumer comme suit: 1) le monde est cohérent ; 2) l’homme a une capacité de contrôle sur le monde ; 3) l’avenir (le destin) est favorable à l’individu ; 4) l’individu a une valeur. Une catastrophe naturelle comme celle du 11 mars 2011 entre en contradiction avec l’ensemble de ces postulats. Elle est donc susceptible de provoquer, pour chaque victime et même pour chaque témoin (proche ou lointain), ce que Bernard Rimé appelle une «catastrophe théorique». Mieux connue depuis vingt ans sous le nom de «stress post-traumatique», cette catastrophe rend très difficile tout effort de reconstruction cognitive.

Stress post-traumatique

Le terme de «stress post-traumatique», et le phénomène qu’il recouvre, se sont imposés un siècle après les premières tentatives d’élaboration scientifique4. Deux guerres mondiales et la guerre du Vietnam ont été nécessaires mais à peine suffisantes. «Sur le plan psychologique, reconnaître que des évènements peuvent causer des troubles émotionnels chez ceux qui y sont exposés, c’est admettre la vulnérabilité psychologique fondamentale de l’être humain en présence de situations qui font partie intrinsèque des aléas de l’existence», explique Bernard Rimé. Afin de nier cette vulnérabilité psychologique, la culture occidentale s’était dotée de «remparts moraux» particulièrement résistants. On sait, du reste, que la chute de ces remparts la dévalorise aux yeux d’autres cultures (musulmanes au Moyen-Orient, par exemple, ou shintoïste et bouddhiste en Extrême-Orient). Emblématique à cet égard, la société japonaise vit peut-être aujourd’hui un tournant, comme le suppose un psychologue de Tokyo : «A côté de [la] pauvreté, que je crains, il y a aussi cette tendance qu'a toujours eue la société japonaise, c'est-à-dire d'exclure les plus faibles. […] Aujourd'hui, ces personnes les plus faibles commencent à s'exprimer et racontent leurs souffrances. Je pense que c'est cette prise de parole qui va changer le Japon. Ce sont ces gens qui avouent leur fragilité qui vont transformer le pays»5.

Le stoïcisme et la dignité de la population japonaise ne sont pas restés sans effet sur les témoins occidentaux, bouleversés par le désastre. Si nous avons de mots pour dire la colère, l’indignation, la tristesse, la honte, la pitié, nous utilisons l’expression «être ému» dans un cas pour lequel le vocabulaire fait défaut : quand est constatée «l’émergence de valeurs positives au sein de valeurs négatives»6. Cet effet de contraste est aussi à la source des émotions esthétiques. Nul doute que certaines photographies sont, dans en ce sens, émouvantes.

Photographies

Dispositif réparateur

En–deçà de leur éventuelle qualité esthétique, les images photographiques présentent un caractère spécifique que souligne fortement la sélection «Tsunami» effectuée par les promoteurs du site Globalwarning. Le dispositif photographique y possède en effet une sorte de pouvoir réparateur. Voilà qui semble paradoxal puisque les images photographiques sont réputées produire et transmettre un choc (le fameux «choc des photos»), et même un choc rémanent si l’on en croit Susan Sontag : «Les photographies poignantes ne perdent pas fatalement leur pouvoir de choquer. Mais elles ne sont pas d'un grand secours si la tâche est de comprendre. Les récits peuvent nous amener à comprendre. Les photographies font autre chose : elles nous hantent»7. Ces photographies «poignantes», qui ne racontent ni n’expliquent, ont pourtant l’évident pouvoir de (re)construire un espace mesurable, de dessiner une perspective, d’imposer «une ordonnance à ce qui est une horreur sans nom» (Michel Leiris8).

Un séisme non euclidien

On conçoit que cette capacité est particulièrement importante dans le cas qui nous occupe. Alors même que les coordonnées spatiales furent ruinées par le cataclysme, la photographie commence (fictivement) à les restaurer : le point de vue humain renaît par la grâce de la perspective photographique, l'horizon se rétablit, les lignes de fuite se croisent et la posture humaine se redresse. Dans certaines images, le bas du cadre fait clairement office de sol. S’ajoutent à cela, les jeux de symétrie et la composition de l’image.

Rappelons que le séisme fut en quelque sorte «non-euclidien» : comme si l'espace se courbait, se nouait, se mettait en vrille, se perçait de trous noirs. Une quatrième dimension a surgi, monstrueuse, en éventrant les trois premières. Elle a ouvert les routes comme par une fermeture Eclair, retourné des maisons comme un gant, effectué d'obscènes collages et tenté d’affreux arrangements. L’espace euclidien revient avec les photographies – et avec lui l’illusion toute cartésienne, de la cohérence et de la maîtrise. On ne s’étonne pas de voir émerger au centre de certaines images, et comme nés du cadre, des hommes debout.

Rectangles

On peut s'étonner de l'efficacité symbolique de ces espaces rectangulaires : photographies, feuilles de papier, pages, tableaux et écrans. A l’étendue amorphe, sans structure ni consistance, ils substituent toujours un espace significatif. L'historien de l'art Meyer Shapiro a rappelé que ces rectangles, définis par leur clôture et l'égalité de leur surface, n’ont pas d’équivalent dans la nature et qu’ils datent (à peine) du néolithique. Jean-Christophe Bailly évoque quant à lui le geste des devins antiques : « C’est en effet d’une coutume étrusque — observer le vol des oiseaux dans une portion de ciel délimitée au préalable et appelée templum — que dérivent le verbe contempler et, partant, notre notion de contemplation. Avidement les augures cherchaient dans le vol des oiseaux traversant le templum les signes du destin. Les oiseaux, eux, passaient. C'est presque une caricature : d'un côté les hommes, en effet soumis à l'inquiétude et cherchant à reconnaître dans le libre jeu des formes de l'univers des signes qui leur seraient personnellement adressés, et de l'autre les oiseaux qui s'en moquent éperdument et qui voguent librement dans l'ouvert.»9. Dans les photographies de Sendai livrées à notre contemplation, parmi les débris et dans les champs de ruines, nous cherchons les oiseaux et guettons les signes du destin.

Le réseau

Reprise

Nous, qui contemplons ces images, n’avons pas faim, ni froid, nous ne sommes ni blessés, ni séparés, ni démunis. Mais nous ne supportons pas la vision du chaos : un chaos où le monde n’est pas cohérent, où l’homme n’a aucun contrôle, où le destin n’est pas favorable ni l’avenir prometteur, où notre «moi» est sans valeur. Que faire ?

Chaque photographie, parce qu’elle est cadrée et composée, est une invitation à combattre le chaos, une véritable invitation cosmologique. Le photographe, debout, solidement campé sur ses jambes, plantant son trépied au milieu de la Terre Gaste, joue les arpenteurs. Les auteurs du site Globalwarning prennent le relai de cet arpentage, de cette analyse du territoire désolé. Chaque photographie est pour eux l’occasion d’une exploration sémantique ou formelle, au centre d’un réseau de correspondances. Ils structurent les décombres, réparent la déchirure du sens, reprisent l’image du monde. Ils tracent des lignes entre les images, entre les mots, en puisant dans les ressources du Web, c’est-à-dire dans les réserves d’une Culture-Monde.

On l’aura compris, ce processus qui cherche à «intégrer» l’image dans un réseau de correspondances, est l’exacte reproduction de ce qui se passe dans la psyché affectée par un événement traumatique. Reproduction in vitro, à une échelle réduite et visible, sorte de «modèle réduit» d’un processus de reconstruction habituellement caché. Cette reproduction, cette simulation même, n’est pas sans conséquence puisque, comme l’avouent les producteurs du site Globalwarning, le travail a bel et bien atténué l’impact que pouvaient avoir sur eux certaines images traumatisantes. Ce travail démontre à sa manière l’efficacité symbolique de ces processus qui, même simulés, permettent de «vivre sous une forme ordonnée et intelligible une expérience actuelle, mais, sans cela anarchique et ineffable»10. Nous ne sommes pas loin de la magie, s’il faut en croire Levi-Strauss.

Illusions

Ce travail d’analyse exhibe aussi, de manière particulièrement forte, le caractère virtuel du cadre de notre univers cognitif. Il n’aura échappé à personne, en effet, que les piliers de la «théorie personnelle de la réalité» – les présupposés de cohérence, de contrôle, de destin favorable et de valeur du moi – sont illusoires. La santé mentale de l’être humain, ce qui lui permet de vivre et d’agir, est fondée sur des fictions fort peu compatibles avec la rationalité scientifique. Cette paradoxale santé mentale était-elle mieux assurée par les cultures traditionnelles qui permettaient à l’individu de donner sens à sa condition mortelle11. L’homme contemporain a-t-il sacrifié le sens à la science, comme l’écrit Jean-Pierre Dupuy : «En remplaçant le sacré par la raison et la science, il a perdu tout sens des limites et, par là même, c'est le sens qu'il a sacrifié» ? Parions plutôt que l’homo sapiens sapiens a toujours su que son savoir était bâti sur des illusions et qu’il n’en a cure. L’être humain, hier et aujourd’hui, est le même : une créature insignifiante et extraordinaire qui est capable – pour le meilleur et pour le pire – de vivre sa vie comme une fiction.

«Je sais bien, mais quand même…»12.

1 Michel Butor, Essais sur le roman, Gallimard, 1969.

2 «Survivre après le désastre», premier volet d'une série de deux documentaires produits par Michel Pomarède et réalisés par Jean-Philippe Navarre, 05.03.201, France culture, Emission «Sur les docks».

3 Pour tout ce qui suit, voir l’ouvrage de synthèse de Bernard Rimé, Le Partage social des émotions, Puf (Quadrige), 2005.

4 Comme le rappelle Bernard Rimé, les premières approches théoriques du phénomène sont dues à Pierre Janet, psychologue français (1889).

5 Saijo Takeo, professeur en psychologie à Tokyo, dans «Sendai : survivre après le désastre» (cf note 1, infra).

6 Julien Deonna, «Etre ému», dans Les Ombres de l’âme, Penser les émotions négatives, Genève, Markus Haller, 2011.

7 Susan Sontag, Devant la douleur des autres, Christian Bourgois, 2003.

8 Michel Leiris, Frêle Bruit, Gallimard, 1976. Michel Leiris parle de la plume du poète.

9 Jean-Christophe Bailly, Le Versant animal, Bayard, 2007.

10 (Claude Levi-Strauss, «L’efficacité symbolique», Anthropologie structurale, Plon, 1958.

11 Voir Jean-Pierre Dupuy, Pour un catastrophisme éclairé, Seuil, 2002.

12 «Je sais bien mais quand même…» est le titre d’un célèbre article d’Octave Mannoni publié dans Clefs pour l’imaginaire, Seuil, 1969. Il montre, à partir d’exemple empruntés à l’ethnologie, comment une croyance peut survivre au démenti des faits. Jean-Pierre Dupuy, pour sa part, montre que l’on peut très bien savoir quelque chose (en l’occurrence l’imminence d’une catastrophe écologique qui sanctionnera la fin de l’humanité) et ne pas le croire.